Il paraît qu’il fait beau au paradis. Il paraît que les filles y
sont plus jolies et que la musique ne s’arrête jamais. Il paraît que la vie est
plus douce et que l’alcool coule à flot. Il paraît que la gueule de bois n’est
pas dans le vocabulaire des saints. Il paraît que les fêtes au paradis en
valent vraiment la peine.
Moi, je ne suis jamais allé au paradis. Je suis pas sûr que j’aurais
jamais l’occasion de visiter d’ailleurs, parce que je suis pas blanc comme
neige, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne suis pas méchant, hein. Je ne
ferais jamais de mal à une mouche. J’aime bien les mouches. Quand elles
frottent leurs petites pattes l’une contre l’autre, on dirait qu’elles sont en
train de préparer un mauvais coup. Alors moi, je les laisse faire, je ne
voudrais pas qu’elles me prennent pour cible.
Après, c’est vrai que, parfois, je me mets en colère. Ça ne dure
jamais très longtemps, mais j’ai cassé quelques fenêtres par le passé. Mais
donner un coup de poing dans une fenêtre, ce n’est pas très malin, parce
qu’après, il y a des bouts de verre partout. J’ai dû aller deux fois à la
permanence pour me faire poser des points de suture. Après, il faut réparer la
fenêtre, et ça coûte cher, et ça prend du temps, et il faut être là quand le monsieur
vient, et moi j’aime pas qu’on me donne rendez-vous. Donc, j’essaie d’éviter de
casser des fenêtres quand je suis en colère.
Je me demande vraiment si le paradis est beaucoup mieux qu’ici.
Ici, il fait chaud et il y a des jolies filles et la musique ne
s’arrête jamais. Bon, l’alcool ne coule pas vraiment à flot, parce qu’à sept
euros la bière, on y va tranquille sur la descente. Par contre, je peux être
sûr que demain, j’aurais la gueule de bois.
J’ai l’impression que cela fait une heure que je répète les mêmes
trois mouvements. Hochement de la tête et des épaules, balancement des hanches
et déplacement du poids d’une jambe à l’autre. Mes potes Gigi et Lucas sont
retournés au bar pour se reprendre une bière, alors je suis tout seul. Mais
j’espère trouver une jolie fille avec qui danser. Je ne sais pas trop comment
ça se passe, normalement. J’essaie de sourire, mais les filles à qui je souris
détournent la tête direct. J’ai peut-être l’air menaçant. Pourtant je ne fais
pas de mal aux mouches. Mais la musique est trop forte pour que j’aie le temps
d’expliquer que j’ai arrêté de donner des coups de poing dans les fenêtres.
Peut-être que si j’en avais l’occasion, les jolies filles m’écouteraient.
Je danse, mais je ne suis pas sûr que j’aime vraiment ça. Mon
cerveau n’arrive pas à s’arrêter de penser. C’est pourtant à ça que sert
l’alcool. A arrêter le cerveau de penser. Je n’aime pas beaucoup la musique.
Surtout, je n’aime pas l’idiot avec la casquette à l’envers qui est sur
l’estrade. Il hoche la tête avec un air supérieur. Je suis sûr que, lui, il
sait comment on danse avec une jolie fille.
Moi, je me sens un peu seul, au milieu de cette foule. J’aime bien
le contact avec les gens, pourtant. J’ai l’impression de faire partie d’un
groupe spécial. Mais en même temps, personne ne me regarde et personne ne me
parle.
J’en ai marre.
Il paraît que les jolies filles dansent avec toi au paradis. Il
paraît qu’elles ne détournent pas les yeux quand tu leur souris.
Je veux retrouver mes potes. Mais il y a trop de monde et il fait
trop noir, alors je n’arrive rien à voir. Ça m’énerve. Ça me donne envie de
casser une vitre.
De toute façon, il n’y a pas de fenêtre dans cette cave.
Je sors pour respirer un peu d’air pur. Dehors, la fumée de
cigarette m’enveloppe, alors l’air n’est pas vraiment pur. Il y a plein de gens
qui parlent fort et un securitas qui les surveillent. Il y a des verres en
plastique par terre et des mégots de cigarette aussi.
Je me sens toujours un peu seul.
Une fille s’approche de moi et me demande quelque chose. Je crois
qu’elle veut une cigarette. Elle n’est pas très jolie. Elle me fait penser à
une mouche, parce qu’elle est toute petite, toute ronde avec de gros yeux et
des cheveux noirs qui partent dans tous les sens. Elle me sourit et comme je n’ai
pas l’habitude, je la fixe. Elle repète sa question et je finis par secouer la
tête. Je ne fume pas. Elle hausse les épaules et me fait un clin d’oeil. Je me
dis qu’elle va partir, mais elle reste. Elle semble attendre quelque chose.
Comme je n’ai pas l’habitude, je lui dis la seule chose qui me vient à l’esprit
:
“Tu veux danser ?”
Elle hausse de nouveau les épaules et elle me prend par le bras.
Nous retournons à l’intérieur et nous commençons à danser. Je répète toujours
les trois même mouvements, mais cette fois, je les répète avec une fille.
Hochements de tête coordonnés. Balancements des hanches qui nous rapprochent.
Déplacement du poids d’une jambe sur l’autre…
Je l’aime bien, cette fille-mouche.
Je me demande si les filles-mouche existent aussi au paradis.
Peut-être que celles qui ne cassent pas de fenêtre ont le droit de rentrer. Je
me demande si les filles-mouches cassent aussi des fenêtres de leurs petits
poings.
Soudain, ça n’a plus d’importance. La fille-mouche qui danse avec
moi s’est rapprochée. Je crois que nous allons nous embrasser.
